« L’île aux cannibales » – Nicolas Werth

Staline et son commissaire du peuple à l’Intérieur, Genrikh Iagoda, décident de nettoyer les villes de tous les éléments dits « perturbateurs » qui les peuplent. Evidemment, il s’agit de nettoyer tout d’abord les villes de Moscou et Leningrad, vitrines mondiales d’un socialisme triomphant. Des milliers de personnes seront raflées, souvent sans raison, pour être déportées en Sibérie. Ces déportations seront présentées comme une opération de repeuplement du territoire ; chaque personne déportée devant, normalement, partir avec des outils de travail ainsi que de quoi subvenir à ses besoins pendant plusieurs mois.

Les déportations ne se passèrent pas comme prévu : manque de moyen, logistique nulle, entêtement des autorités … Nicolas Werth nous narre ici un épisode particulièrement tragique de ces « peuplements spéciaux ». 6 000 « éléments perturbateurs » sont déportés au camp de transit de Tomsk puis abandonnés sur une île perdue, sans nourriture, sans abris, sans aide : livrés à eux-mêmes dans un des endroits les plus inhospitaliers du monde. La majorité de ces déportés mourra rapidement de faim ; certains iront même jusqu’à s’entre-dévorer.

Le livre de Werth se base sur des archives récemment mises à disposition (2002) par le gouvernement et sur les interrogatoires ayant été menés à la suite de ce fiasco. Werth est le premier historien occidental à y avoir accès et il met ici en lumière des évènements peu connus de la dictature Stalinienne. A travers un récit qui s’attache aux faits (et qui par conséquent est quelque fois un peu « lourd » à digérer), il décrit étape par étape le processus concernant à réglementer à outrance la vie en société, à pointer du doigt une communauté (ici les « koulaks », en les désignant comme nuisibles), à déporter sans réelle raison (raison valable « ces éléments sont des éléments perturbateurs », sans définition des termes)dans des endroits totalement déshumanisés et à les laisser survivre et surtout mourir.

On prend alors conscience  de l’entêtement d’une administration qui, au final, ne connaît pas les rouages même de son fonctionnement et n’inclut pas dans les décisions importants les cadres concernés (notamment, les personnes en charge des régions désignées pour accueillir les éléments perturbateurs). Nous nous retrouvons confrontés aux désarrois de certains cadres, qui se sont confiés lors de l’enquête qui a été menée par les services de l’Etat pour comprendre l’échec de cette politique et surtout ce qui a mené des hommes et des femmes à de tels actes. Le cannibalisme rappelle ici les heures sombres des différentes famines russes qui ont poussé de nombreuses familles à se livrer au cannibalisme ou à faire commerce de chair humaine.

Werth analyse tout dans les moindres détails : hiérarchie, donneurs d’ordre, rumeurs, comportements des exilés mais aussi des personnes vivant depuis toujours dans ces territoires. Il nous livre une part d’histoire finement ciselée et expliquée, qui permet de mieux appréhender des évènements encore peu connus ; évènements qui font écho aux déportations dans les goulags. Bien qu’un peu lourd stylistiquement (en effet, raconter une telle histoire par le menu n’est pas chose aisée), le livre se « dévore » rapidement et l’on se laisse suggérer que l’Histoire ne nous a encore pas révélé tous ses secrets.

Plus d’infos ? Par ici : http://www.lexpress.fr/informations/naufrages-du-stalinisme_671523.html

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