Archive for Lectures

« Docteur à tuer » de Josh Bazell : un livre … à mourir.

Comme je vous l’avais dit dans un précédent post, j’ai reçu d’une agence le livre « Docteur à tuer » de Josh Bazell. L’agence avait d’ailleurs mis en place un très joli plan marketing avec trailer et tout le toutim, pour vendre le livre. Côté marketing, c’était nikel. Bossant dans la com, je peux vous dire que j’ai vraiment été conquise par cette approche du livre, qui rend la littérature moins austère et peut-être aussi plus abordable pour certains réfractaires.

Voilà donc l’étape suivante : mais dites-moi, mademoiselle, qu’avez-vous pensé de ce livre, après une lecture approfondie et plein de marques pages ? Je dois avouer que je ne suis pas très polar (vous l’avez sans doute remarqué) et je cherchais un livre qui me réconcilierait avec le genre et qui me ferait voguer vers de noires contrées. Eh bien, pour info, ce ne sera pas Docteur à tuer.

C’est là que l’on voit toute la puissance du marketing. Un plan com super bien ficelé qui ne présageait que du bon pour ce bouquin et pourtant, l’action, l’histoire et mêmes les persos retombent comme des soufflés.

Je m’explique.

Sur la quatrième de couverture on nous présente le roman comme un savant mélange explosif entre Dr House et les Soprano (pour le côté hôpital et mafia, le côté irrévérencieux du Dr House en moins, cela dit). Effectivement, on retrouve bien là deux éléments centraux du livre (même s’il me semble qu’un médecin névrosé et drug addict en personnage principal ne soit pas très original. Oui, j’ai pensé à la même chose quand j’ai regardé les premiers épisodes de Nurse Jacky). Peter Brown, ex tueur à gage de la mafia, élevé par des grands parents juifs rescapés d’Auschwitz, trouve sa rédemption dans l’exercice de la médecine, jusqu’à ce qu’un ancien du « gang » vienne à l’hôpital pour se faire soigner. Et là c’est le drame.

Oui, le drame.

Le drame parce que l’histoire avait bien commencé. On s’attache à Peter Brown, à cette enfance malmenée, à cette famille éclatée. On s’attache à son franc parler et à ses addictions, à ses coups de gueule. Josh Bazell a quand même une très bonne idée de mêler présent et passé : on découvre la jeunesse de Peter Brown, ses amours, ses amis, ses emmerdes aussi (et surtout). Bref, jusque là tout va bien.

Lorsque l’action s’emballe (en gros, quand Brown découvre qu’un des patients est un ancien de la mafia), on reste sur le bord de la route. On suit le tout, sans jamais être vraiment happé par l’histoire. Au final, la vie passée de Brown m’a semblé plus intéressante que ses problèmes actuels. Plus d’action, plus de romance, plus de synergies entre les personnages (notamment cette histoire d’amitié entre lui et Skinflick, qui aurait vraiment mérité d’être plus détaillée).

C’est bien dommage car, vraiment, le roman commençait très bien mais la seconde partie retombe comme un soufflé. Et je ne vous parle pas de la fin que j’ai trouvé complètement absurde et invraisemblable, que ce soit dans le déroulement de l’action et les interactions entre les personnages. Je ne m’attarderai pas non plus sur l’action finale qui m’a fait plus rire qu’autre chose.

Voilà, un avis assez tranché. J’aurai aimé, je le reconnais, avoir un avis plus mitigé sur cet ouvrage. Et ce, pour plusieurs raisons :

– j’aimais l’ambiance qui avait été créée en début de roman

– le jeune Peter Brown est vraiment un personnage attachant

– faire cohabiter hôpital, tueurs à gages et mafia était vraiment prometteur.

Malheureusement, le style de Bazell, même s’il est dynamique et au final se prête bien à l’action, ne m’a pas plu. Je vous entends au loin me dire « oui, mais c’est un traduction, il n’y a pas la patte « Bazell ». ». Je vous l’accorde, Messieurs, Dames, et c’est pour cela que je m’étalerai pas plus longtemps sur cette lourdeur stylistique.

Je suis juste déçue par une action qui démarre sur les chapeaux de roue mais qui rapidement s’essouffle et laisse son lecteur sur le bord du chemin.

MAIS (car j’aime nuancer mes propos), je vous recommande quand même de lire ce livre, ne serait-ce que pour l’histoire de la jeunesse de Brown, qui à elle seule vaut bien de subir quelque peu le style de Bazell et une histoire mollassonne sur la fin.

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« Pays de nuit » – Janane-Jassim Hillawi

De nombreux écrits ont été publiés sur les guerres de Saddam Hussein, mais la majorité d’entre eux étaient des commandes du gouvernement. Hillawi nous propose ici un récit qui met en scène le jeune Abdallah, étudiant de Bassora, qui se retrouve envoyé au front lors d’une guerre qui ne le concerne pas.

Abdallah est appelé sous les drapeaux, après avoir essayé de se faire réformer. Rapidement, pour d’obscures raisons, il est jeté en prison et assiste à des séances de torture. En parallèle, il se lie d’amitié avec d’autres jeunes gens et tente de s’échapper. Rattrapé par les milices, il est envoyé au front, à peine formé et est blessé. Il parvient à obtenir de faux papiers pour rentrer à Bassora. Là, il vit dans les décombres d’une ville dévastée par les bombes iraniennes.

« Pays de Nuit » a été publié en 2002, soit environ quinze ans après la fin des derniers combats. Ce livre est une histoire forte d’un jeune homme, dépassé par les évènements, qui se retrouve à combattre des ennemis qu’il ne connait pas. Hillawi écrit ici sur l’absurdité d’une guerre, voulue par un gouvernement sourd. Plus qu’une critique de la guerre (oui, la guerre c’est mal !), Hillawi plonge au cœur des sentiments d’un jeune homme, amoureux mais respectueux des traditions et de  ses parents, qui finit par s’engager à contre cœur, pour faire plaisir à son père.

Laissant ses parents à Bassora, sous les bombes, Abdallah découvre la vie et la discipline militaires, les camps, les brimades, la prison, les tortures. Bassora, même si la ville est dévastée, reste pour lui un échappatoire. Le moyen de retrouver une vie « normale » auprès de sa famille. La ville de Bassora est ici un personnage à part entière : elle est la représentation du peuple irakien. Bombardée, affamée, abandonnée, Bassora meurt peu à peu. Véritable allégorie de la souffrance du peuple irakien, la ville étouffe sous les bombes iraniennes.

Même si le livre est écrit par un Irakien, il n’est pas à charge contre l’Iran. En décrivant la souffrance d’un peuple et l’absurdité d’une guerre, Hillawi nous offre ici un récit poignant et puissant sur l’universalité de la souffrance.

Salon du Livre 2010.

Comme vous le savez peut être, le Salon du Livre 2010 nous ouvre ses portes la semaine prochaine, du 26 au 31 mars, Porte de Versailles. Je compte m’y rendre pour plusieurs raisons découvrir de nouveaux auteurs, échanger avec des auteurs et sûrement assister à quelques unes de conférences proposées.

Cette année, le Salon du Livre fête ses 30 ans et voit les choses en grand. Un pavillon de 1 000m² accueillera les 90 auteurs français et étrangers invités d’honneur (parmi eux Umberto Eco, Andreï Kourkov dont le livre Le pingouin a été chroniqué ici il y a peu, Amélie Nothomb, Salman Rushdie, Frédéric Beigbeder, Yves Bonnefoy dont j’ai parlé ici aussi, Emmanuel Carrère, Jean d’Ormesson, Marie Ndiaye qui a reçu le prix goncourt 2009, Alain Finkielkraut, Joann Sfar, Eric-Emmanuel Schmitt et bien d’autres encore). Cet espace sera dédié au théâtre afin d’échanger avec tous ces auteurs, des séances de lecture seront aussi organisées et des bornes multimedia permettront de découvrir les ouvrages des différents écrivains.

De nombreuses conférences sont organisées sur les 5 jours que dure le Salon. Beaucoup m’intéressent, je vous dresse ici une liste non exhaustive, susceptible d’évoluer :

Vendredi 26 Mars

Musique : Ce que le rock nous dit. 11h30 – 12h30. « Lydie Salvayre est montée sur scène avec des musiciens de jazz et des rockeurs de Noir Désir. Quelles convergences associent une romancière à des musiciens ? Arno Bertina a écrit sur le rock, comme si cette mythologie moderne était aujourd’hui incontournable pour qui écrit. »

Rencontre entre Mr. Seslavinsky et Mr. Gerat. 12h – 13h. « Mr. Seslavinsky – Head of the Federal Ministry for Press and Mass Communications of the Russian Federation et Mr. Gerat, traducteur et critique littéraire français. »

Rencontre avec Edouard Glissant. 14h – 15h. « À l’occasion de la sortie de « La Terre, le feu, l’eau et les vents, une Anthologie de la poésie du Tout-monde », Edouard Glissant nous ouvre les portes de sa bibliothèque, lors d’une discussion avec son ami Edwy Plenel« 

Samedi 27 Mars

L’influence de la religion dans l’écriture. 12h30 – 13h30. « Qu’on le veuille ou non, que nous soyons croyants ou athées, nous sommes tous le produit de sociétés profondément marquées par la religion, quelle qu’elle soit. Comment cet héritage religieux influe sur notre société, sur nos vies et sur la littérature ? »

Dimanche 28 Mars

Quand le livre vient au secours de la presse. 11h – 12h. Intervenants : Guy Birenbaum, Véronique Mougin, Olivier Galzi, Philippe Robinet, Emmanuelle Fillion, G. Kirikkannat Migé.

Mardi 30 Mars

Les chemins de l’enfer. 12h – 13h. « La Seconde Guerre mondiale n’est pas arrivée par hasard, elle est le fruit d’une longue et inquiétante dérive vers l’horreur. À travers la fiction, les écrivains ont déchiffré les méandres de l’âme humaine, nous donnant ainsi un début de piste pour tenter de saisir l’incompréhensible… »

Dédicaces (qui m’intéressent !)

Andreï Kourkov dédicacera son nouveau livre « Laitier de nuit »  du 26 au 30 mars.

Si jamais certains d’entre vous s’y rendent, n’hésitez pas à m’en faire part en com ou par mail, et nous pourrons peut etre organiser une rencontre entre les différents lecteurs de ce blog et échanger IRL !

Pour plus d’infos, vous pouvez bien sur vous rendre sur le site du salon, à cette adresse:

« Le choix de sophie » – William Styron

Chef d’œuvre en vue. « Le choix de Sophie » de William Styron est LE livre de cet auteur mais aussi, un des romans majeurs du XXe siècle. Il met en scène Sophie et Stingo. Sophie vit avec son petit ami Nathan dans l’appartement voisin de celui de Stingo. Rapidement, les trois jeunes gens se lient d’amitié. Sophie commencent à se confier à Stingo et lui parle de son passé en Pologne – passé qu’elle n’a jamais évoqué auparavant. Son père antisémite, son refus de propager ses idées, son arrestation, son travail de dactylo auprès du commandant d’Auschwitz et ses tentatives infructueuses pour le séduire afin que son fils, blond aux yeux bleus, puissent entrer dans le programme Lebenborn et enfin quitter le camp de concentration. Après une énième crise de folie de Nathan, Sophie et Stingo s’enfuient et se réfugient dans une fermette à la campagne. Là, Sophie lui confie son plus lourd secret – secret qui la hante depuis des années.

Je m’arrête là dans le résumé du roman, pour ne pas dévoiler le cœur du roman : « le choix de Sophie ».

« Le Choix de Sophie » est un livre puissant, qui nous emmène dans les tréfonds de l’âme humaine. Chacun des personnages a ses propres angoisses : Sophie et son choix, Nathan et sa culpabilité de venir du Sud des Etats Unis et d’avoir en quelque sorte été témoin des agissements racistes d’une partie de la population et Nathan, juif, qui devient obsédé par la recherche d’anciens Nazis cachés. Chaque personnage a besoin de l’autre : Sophie a besoin de Nathan pour survivre, Nathan a besoin de Sophie pour exister et Stingo a besoin de Sophie pour aimer. Le personnage de Sophie se retrouve alors au cœur d’un triangle amoureux : mais elle seule peut y mettre un terme. Choisir la vie posée et rangée que peut lui offrir Stingo ou vivre dans l’exubérance avec Nathan ?!

Sophie est toujours celle qui doit faire des choix. Et le choix le plus important, le plus dur pour une femme, elle le confie à Stingo. Grâce à Stingo, Sophie peut se rappeler son passé, se remémorer ses erreurs et son passé, se souvenir des horreurs qu’elle a pu vivre.

Et c’est là que le livre prend toute son ampleur : grâce à la narration de Stingo, Styron fait une analogie entre les deux principaux personnages. La culpabilité que Sophie éprouve suite aux comportements de son père vis à vis des Juifs, et la culpabilité de Stingo vis à vis de sa famille, qui a un passé esclavagiste. En plaçant Sophie, polonaise, au coeur de l’intrigue et à Auschwitz, Styron montre l’universalité de la souffrance sous le Troisième Reich. Stingo, Sophie et Nathan discutent beaucoup de la souffrance du peuple Juif à cette époque, mais Styron évoque aussi la souffrance des Slaves, des tziganes, des communistes etc … La culpabilité est un élément central du roman : Sophie vit avec deux culpabilités, celle de son choix, et celle aussi de sa survie au camp d’Auschwitz. Pourquoi elle et pas une autre ? L jeune femme l’exprime très bien :

« Je sais que je ne m’en délivrerais jamais. Jamais. Et parce que je ne pourrais jamais m’en délivrer, c’est peut-être la pire chose que les Allemands m’ont laissé. »

Comme je le disais précédemment, « le choix de Sophie » est un ouvrage puissant, ancré dans le XXe siècle, qui se fait le porte parole de la souffrance universelle. Styron écrit là son plus beau roman.

Hier, avant d’écrire ce post, j’ai aussi regardé le film tiré du roman. Meryl Streep et Kevin Kline sont majestueux (Meryl Streep a d’ailleurs obtenu l’oscar de la meilleure actrice pour ce rôle). La réalisation est superbe et le scenario respecte à la lettre l’oeuvre de Styron. Je vous le recommande chaudement !

« Docteur à tuer » – Josh Bazell

Un thriller drôle et décalé, oscillant entre Dr House pour le côté cynique et Tony Soprano.

Le nouvel opus de Josh Bazell est sorti en France le 3 mars et met en scène Peter Brown, un talentueux médecin qui a un lourd passif : en effet, il fut un temps tueur à gage pour la Mafia où il était surnommé Griffe d’Ours. L’histoire s’emballe quand un de ses patients découvre la face caché du médecin.

Vous pouvez vous faire une idée de l’ambiance du roman avec ce petit trailer :

Le roman de Josh Bazell a été salué par la critique outre-atlantique : il a été sélectionné par le Time Magazine comme un des meilleurs romans de 2009. Notons aussi que Leonardo DiCaprio a acheté les droits pour le transposer sur grand écran.

It’s been a long time since I read a debut writer with the pace, humor and hard-boiled, powder-burned worldview of an Elmore Leonard. Who knows where he got ’em, but Josh Bazell has ’em. His hero is Peter Brown, a former Mob hit man who has witness-protected himself into a medical residency at a New York hospital. Surprise, surprise, his old life comes around looking for him. The book takes us careering through a crime-thriller plot, but the story is salted with a lot of really fascinating insider medical know-how and peppered with all kinds of ballistics lore and martial artistry. This is a hit man who knows in anatomical detail exactly how he’s damaging you (« the two bones of the forearm, the ulna and the radius, move independently of each other… »). I defy you to put it down. – La critique du Time Magazine.


Un style de livre radicalement différent de mes « thèmes de prédilection » et de ce qu’on peut trouver sur ce blog !! Mais l’accueil critique qui lui a été réservé aux Etats-Unis donne une furieuse envie de se plonger dans les aventures médico-mafieuses du Dr Brown. D’autant plus quand on sait que Josh Bazell est actuellement en train de peaufiner une suite à ce premier opus.

Une petite mise en bouche qui j’espère vous fera patienter avant la publication complète de la critique.

« Le Pingouin » – Andreï Kourkov

Ce Pingouin d’Andreï Kourkov est un ouvrage tout  à fait original, ancré dans l’Ukraine d’aujourd’hui. Victor Zolotarev, auteur en mal de reconnaissance, adopte un pingouin du zoo de Kiev qui tombe en ruine. Sans emploi, Victor accepte de rédiger pour un journal des nécrologies de personnes encore vivantes. Il accepte : c’est un travail tranquille et lucratif. Mais, un jour, les personnes « visées » par ces nécrologies commencent à mourir et à mourir de plus en plus rapidement. Victor et son pingouin se retrouvent alors au cœur des tumultes de l’Ukraine post soviétique.

Quelle alliance  étonnante que celle d’un pingouin neurasthénique et dépressif et d’un journaliste à la dérive ! Mais quel régal !! On suit avec passion les différentes aventures de ce duo inédit qui nous amène dans les tréfonds de l’Ukraine moderne. On s’attache immédiatement à la relation tissée entre ces deux personnages : la dépendance qui rapidement s’installe entre les deux protagonistes mais aussi la tendresse qui émane de leur relation. On se prend à nous aussi vouloir avoir notre propre pingouin à qui on donnerait un bain glacé et à qui on achèterait plein de poissons à déguster.

Kourkov dépeint des situations très graves mais la dérision de Zolotarev leur fait perdre de leur gravité et les rend même comique à certains moments. Zolotarev porte un regard désabusé et plein de dérision sur le monde qui l’entoure. Les problèmes qui lui tombent dessus suite à l’écriture de ses « petites croix » semblent être surmontables grâce à sa relation avec le gentil pingouin Micha.

Ce roman est un thriller très réussi plein d’humour noir. Andreï Kourkov nous place au cœur d’une réalité étouffante et amère, qui nous fait prendre conscience des problèmes de la société ukrainienne contemporaine.

« Doppler » – Erlend Loe

Andreas Doppler est un père de famille norvégien classique : une femme, deux enfants, un travail, des amis avec qui on passe des weeks ends … Bref, une petite vie classique et un peu ennuyeuse. Mais un jour, après une chute à vélo dans la forêt, Doppler prend conscience de sa vie et prend une grave décision : il décide du jour au lendemain de partir vivre dans la forêt, laissant sa famille, ses amis, son travail derrière lui. Il souhaite redécouvrir une vie plus saine, loin de l’hyper consommation qui nous entoure.

L’auteur alterne farces au 3e degré, réactions sur la société qui nous entoure et analyse des relations entre les êtres humains. Ca fait beaucoup … trop même de temps en temps.

Le livre est découpé en mois : on arrive au milieu du mois de Novembre, Doppler est déjà dans la forêt depuis 6 mois. Commence alors une amitié, qui s’étendra tout au long du roman, entre lui et un élan, Bongo, dont il a tué la mère pour pouvoir manger. Doppler voit en Bongo son meilleur ami, il essaye de lui apprendre à parler, à jouer au Memory, à couper des arbres. Cette relation entre Doppler et Bongo est vraiment plaisante : toujours drôle et douce, pleine d’amour. Erlend Loe montre que, même si Doppler recherche la solitude et l’éloignement du monde, une présence, même silencieuse est toujours bénéfique.  Et là, on s’imagine bien, nous aussi, vivant dans la forêt, nous liant d’amitié avec les animaux …

Loin de son personnage bonhomme avec Bongo, Doppler est aussi un homme désabusé, déçu par la vie. Même si au début on se lie d’amitié pour ce personnage un peu fantasque, rapidement on se pose la question de son égoïsme : partir du jour au lendemain en laissant femme et enfants, mais tout de même accepter que de temps à autre sa femme lui rende visite pour assouvir certaines pulsions sexuelles … Et évidemment, lorsque sa femme tombe enceinte suite à ces galipettes forestières, Doppler n’assume pas et lui fait comprendre sans détour que ce môme c’est elle qui l’a voulu donc elle se débrouille avec. Dur de rester fidèle à son principe de vie hors du monde sans paraître égoïste, voire lâche.

Cela dit, le personnage de Doppler (norvégien lambda CSP+) permet à Loe une petite diatribe contre le monde moderne. Malheureusement, même si certaines de ces dénonciations sont justifiées et nous font nous même réfléchir sur nos comportements, on regrette néanmoins que tout ceci soit survolé et soit noyé au milieu des paragraphes sur l’amitié avec Bongo, sa relation avec sa femme, mais aussi ses divagations personnelles (souvent très drôles par ailleurs). Loe dresse un portrait sans complaisance et très caricatural de nombreux personnages qui nous entourent : le type de droite avec son rictus mauvais (l’ennemi absolu de Dopller, qui trouve sa rédemption en choisissant, lui aussi, de s’installer dans la forêt), Düsseldorf l’homme perdu dans sa vie (né d’une relation entre sa mère et un soldat allemand durant la Seconde Guerre Mondiale) passionné de maquettisme et qui reproduit à l’identique la scène de la mort de son père, sa fille obnubilée par le Seigneur des Anneaux et Tolkien et qui tente d’apprendre l’elfique et enfin, son fils, Gus, petit gars de quelques années qui prend rapidement une place importante dans la vie de Doppler.

Car la femme de Doppler refuse que celui-ci abandonne catégoriquement sa famille et lui envoie son fils Gus, pour certains weeks ends. Et Loe s’attelle alors à sa plus grande réussite dans ce roman : la description et l’évolution de la relation entre Doppler et son fils. Même si Doppler est démissionnaire auprès de sa femme, sa fille et de son futur enfant, le petit Gus retient toute son attention pour la simple et bonne raison : il lui ressemble. Lui aussi aime la forêt, lui aussi aime vivre seul, lui aussi aime Bongo et surtout, sa jeunesse permet à Doppler de le modeler à son image. La décision est rapidement prise que Gus vivra avec lui dans la forêt que ça plaise ou non à sa mère et l’on voit alors se former cette jolie relation entre un père qui a toujours oublié ses enfants et un fils qui ne le connaît pas.

Au final, quoi penser de ce livre ? Bien écrit, des passages drôles et émouvants, une esquisse de dénonciation sociale, des personnages attachants parce qu’ils sont bourrés de défauts … et … et voilà. Malgré une histoire attrayante, on reste sur un goût d’inachevé, on aurait aimé en savoir plus : plus sur la vision de Loe/Doppler sur le monde, plus sur la relation avec son fils … Plus, plus, plus !! Cependant, on se prend vraiment au jeu de cette déraisonnables (vraiment ?!) fuite de Doppler et on lit avec plaisir ses petites aventures norvégiennes.

« Hadji Mourat » – Léon Tolstoï

Tous ceux qui me connaissent sont au courant que j’ai une passion sans limite pour les pays slaves (origines tout ça). Qui dit passion pour les pays slaves dit aussi passion pour cette littérature. Comme à mon habitude, je me baladais dans les allées de ma bibliothèque quand je suis tombée sur un roman de Léon Tolstoï que je ne connaissais pas. Mon cœur n’a fait qu’un tour, j’ai dégainé mon porte monnaie : le soir même, je le dévorais.

Acheter un Tolstoï, c’est un gage de qualité. Très bien écrit, très bonne histoire, je ne prenais que peu de risque. Et tous mes espoirs ont été comblés.

Tolstoï écrit ici un roman biographique d’un certain Hadji Mourat, chef de clan caucasien, qui a combattu les Russes lors de « La Guerre de pacification du Caucase » menée par le Tsar Nicolas Ier au XIXe siècle. Hadji Mourat est connu pour sa fine intelligence militaire, sa dévotion et son courage. Tout d’abord ennemi des Russes, il devient leur allié pour combattre Cheikh Chamil, principal opposant des Russes, qu’il considère comme son ennemi intime.

L’histoire semble simple mais Tolstoï la sublime grâce à son talent de chirurgien des sentiments. On plonge sans retenue dans le Caucase du XIXe siècle en suivant les aventures de cet homme, fidèle sans faille à sa famille, qui est prêt à donner sa propre vie pour sauver ceux qui l’aiment. On le voit se confronter à la rigueur de l’armée russe, se faire balloter d’une administration à l’autre, allant même jusqu’à rencontrer le tsar.

A travers Hadji Mourat, Tolstoï décrit ce que l’on pourrait appeler « l’âme tchétchène » en comparaison avec l’âme russe. Hadji Mourat n’est pas qu’un homme attaché à sa famille, c’est aussi un combattant féroce, un homme loyal, respectueux des traditions et des gens qui l’aiment. On sent que la sympathie de l’auteur va à ses combattants musulmans, bien plus qu’aux soldats russes. Tolstoï semble admiratif du courage de ces hommes, qui se battent jusqu’au dernier pour défendre leur région.

Cependant, l’histoire n’atteint pas la puissance émotionnelle et dramatique d’un Guerre et Paix ou d’un Anna Karénine. Tolstoï a écrit et réécrit Hadji Mourat. Tolstoï se remémore ici de sa jeunesse, lorsqu’il a effectué son service militaire dans le Caucase. On sent ici que cette œuvre reste comme un « exercice » pour l’auteur, une envie de coucher sur le papier certains souvenirs et certaines histoires qui lui ont été contées.

Tolstoï dresse un portrait de la Russie du XIXe siècle, de la soif de conquêtes de l’Empire et de l’acharnement du gouvernement à vouloir à tout prix contrôler cette région du Caucase. L’œuvre prend une autre dimension avec les évènements qui secouent la région depuis les années 90. Et l’on se rend compte que l’armée russe bute toujours sur les mêmes problèmes et que les Tchétchènes restent des combattants courageux hors pair.

PS : Si jamais cette œuvre ne vous inspire pas, je vous conseille de lire simplement le prologue qui est tout simplement magique. L’on comprend mieux pourquoi Tolstoï souhaitait appeler son roman « Le chardon ».

Et un petit lien pour aller plus loin :

Mieux connaître Leon Tolstoï (c’est important hein !) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Léon_Tolstoï

« L’île aux cannibales » – Nicolas Werth

Staline et son commissaire du peuple à l’Intérieur, Genrikh Iagoda, décident de nettoyer les villes de tous les éléments dits « perturbateurs » qui les peuplent. Evidemment, il s’agit de nettoyer tout d’abord les villes de Moscou et Leningrad, vitrines mondiales d’un socialisme triomphant. Des milliers de personnes seront raflées, souvent sans raison, pour être déportées en Sibérie. Ces déportations seront présentées comme une opération de repeuplement du territoire ; chaque personne déportée devant, normalement, partir avec des outils de travail ainsi que de quoi subvenir à ses besoins pendant plusieurs mois.

Les déportations ne se passèrent pas comme prévu : manque de moyen, logistique nulle, entêtement des autorités … Nicolas Werth nous narre ici un épisode particulièrement tragique de ces « peuplements spéciaux ». 6 000 « éléments perturbateurs » sont déportés au camp de transit de Tomsk puis abandonnés sur une île perdue, sans nourriture, sans abris, sans aide : livrés à eux-mêmes dans un des endroits les plus inhospitaliers du monde. La majorité de ces déportés mourra rapidement de faim ; certains iront même jusqu’à s’entre-dévorer.

Le livre de Werth se base sur des archives récemment mises à disposition (2002) par le gouvernement et sur les interrogatoires ayant été menés à la suite de ce fiasco. Werth est le premier historien occidental à y avoir accès et il met ici en lumière des évènements peu connus de la dictature Stalinienne. A travers un récit qui s’attache aux faits (et qui par conséquent est quelque fois un peu « lourd » à digérer), il décrit étape par étape le processus concernant à réglementer à outrance la vie en société, à pointer du doigt une communauté (ici les « koulaks », en les désignant comme nuisibles), à déporter sans réelle raison (raison valable « ces éléments sont des éléments perturbateurs », sans définition des termes)dans des endroits totalement déshumanisés et à les laisser survivre et surtout mourir.

On prend alors conscience  de l’entêtement d’une administration qui, au final, ne connaît pas les rouages même de son fonctionnement et n’inclut pas dans les décisions importants les cadres concernés (notamment, les personnes en charge des régions désignées pour accueillir les éléments perturbateurs). Nous nous retrouvons confrontés aux désarrois de certains cadres, qui se sont confiés lors de l’enquête qui a été menée par les services de l’Etat pour comprendre l’échec de cette politique et surtout ce qui a mené des hommes et des femmes à de tels actes. Le cannibalisme rappelle ici les heures sombres des différentes famines russes qui ont poussé de nombreuses familles à se livrer au cannibalisme ou à faire commerce de chair humaine.

Werth analyse tout dans les moindres détails : hiérarchie, donneurs d’ordre, rumeurs, comportements des exilés mais aussi des personnes vivant depuis toujours dans ces territoires. Il nous livre une part d’histoire finement ciselée et expliquée, qui permet de mieux appréhender des évènements encore peu connus ; évènements qui font écho aux déportations dans les goulags. Bien qu’un peu lourd stylistiquement (en effet, raconter une telle histoire par le menu n’est pas chose aisée), le livre se « dévore » rapidement et l’on se laisse suggérer que l’Histoire ne nous a encore pas révélé tous ses secrets.

Plus d’infos ? Par ici : http://www.lexpress.fr/informations/naufrages-du-stalinisme_671523.html

« La vie d’un homme inconnu » – Andreï Makine

« La vie d’un homme inconnu » est le dernier né d’Andreï Makine. Un livre, qui au premier abord, peut sembler simple et facile d’accès, mais qui au fur et à mesure des pages se révèle être une vraie pépite d’analyse de la société russe contemporaine. A travers deux histoires qui s’entremêlent savamment, l’auteur nous fait voyager à travers les soixante dernières années de l’histoire du pays.

Tout d’abord, nous faisons connaissance avec Choutov, écrivain russe exilé à Paris depuis vingt ans et qui cherche désespérément le bon roman à publier. Malgré une tentative qui aurait pu se révéler fructueuse, Choutov se retrouve seul, après sa séparation d’avec la jeune et impétueuse Léa, qui rêve de littérature romantique. Incarnation de la Russie soviétique, Choutov fuit. Il fuit son passé, il fuit son présent et recule devant son futur. Accroché à des souvenirs vieux de plusieurs dizaines d’années, il tente de se retrouver et de se refaire une virginité en retournant dans sa ville natale, Saint Pétersbourg.

Là, il retrouve son amour de jeunesse qui l’héberge gracieusement dans l’immense appartement communautaire qu’elle a récupéré pour en faire un loft. Au détour d’un couloir de l’appartement, Choutov rencontre Volski. Celui-ci n’a plus l’usage de ses jambes et est le dernier habitant de cet appartement. Il doit être transféré en maison de retraite dans quelques jours. Personne ne lui parle, personne ne le voit. Tout le monde pense qu’il est muet et qu’il ne peut s’exprimer qu’en clignant des yeux et que de toutes les façons, il ne souhaite pas communiquer.

Embarqué dans un tourbillon de fêtes et de célébrations du tricentenaire de la ville, Choutov se déintéresse lui aussi du vieillard … Mais il se sent seul et ne reconnait pas sa ville ni son amie. L’écrivain se sent perdu et désorienté dans cette ville en plein bouleversement. Une nuit, il trouve réconfort auprès de Volski qui, loin d’être muet, lui raconte sa vie … La vie d’un homme inconnu.

Et Volski de se confier sur le siège de Leningrad pendant la Seconde Guerre Mondiale, sur sa survie aux purges qui ont frappé le pays, sur sa vie de famille etc. Il dépeint une Russie combative et résistante mais aussi une Russie dure, violente où l’injustice règne. Mais Volski montre aussi l’humanité de ce peuple qui a su résister à un siège de deux ans, qui a su évoluer et combattre un gouvernement qui tentait de l’anéantir et qui, malgré des apparences de rudesse, fait preuve d’une générosité sans nom.

Comment ne pas être touché par le récit d’un vieil homme au soir de sa vie ? Comment ne pas repenser à toutes les histoires que nos grands parents nous racontaient, en imaginant la vie de cet homme, et ce qu’il a pu traverser ? Le livre de Makine est extrêmement bien monté : chaque étape du roman, chaque moment clé, est mis en exergue. A la lecture des différents chapitres, on a l’impression de suivre une série télé : Maïkine joue sur les détails et nous fait vivre des cliffhangers qui ne nous permettent pas de nous détacher du roman.

La fluidité du style permet une lecture très aisée et rapide, qui ne devrait pas rebuter de nombreuses personnes. Evidemment, il est intéressant de connaître un peu l’histoire russe de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours, afin de comprendre les évènements et les sentiments de Voslki et surtout, ce que son récit peut provoquer chez Choutov. La Russie est un pays en plein renouveau, qui titube entre un passé impérial et soviétique et un futur, qui semble bien flou pour le moment. Le livre de Makine permet aux néophytes de se familiariser avec un pays riche en histoire, et souvent méconnu, qui peut même en effrayer certains.

« La vie d’un homme inconnu » est un roman comme on aimerait en lire plus souvent, un roman qui ouvre les yeux et permet de jeter un œil sur la vie d’un russe lambda et de s’identifier à un écrivain déboussolé qui cherche ses repères.